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La Presse

Dimanche 6 novembre 1988

Guy Pinard

LE MAGASIN GÉNÉRAL D’AOUST

L’architecture est, disons-le, banale. Les petites rues qui l’entourent n’ont rien d’extraordinaire pour une ville comme Ste Anne de Bellevue.  Son environnement commercial ne soulève aucune émotion particulière. Et pire encore, la documentation n’abonde pas, bien au contraire.

Pourtant, le magasin général (aujourd’hui, on préfère utiliser le qualificatif à « rayons » D’Aoust mérite d’emblée sa place dans une série comme celle-ci, parce qu’il est, sur l’île de Montréal, l’un des derniers symboles d’une époque révolue, époque où le magasin général partageait avec l’église et l’auberge du coin le titre de lieu de rencontre de prédilection des notables de la place.  Et si l’extérieur n’impressionne pas, l’intérieur en revanche est passionnant parce qu’il a gardé tout son charme d’antan.

Une entreprise familiale

Vu l’absence de documentation pertinente, il a fallu s’accrocher aux souvenirs de Jean-Charles et René D’Aoust, les deux fils du fondateur.

L’entreprise fut fondée en 1900 par Guisolphe D’Aoust avec une mise de fonds d’à peine $800, dans un magasin qu’il avait loué au square Chaboilez, à Montréal.

Jean-Charles et René, les dirigeants actuels du magasin, ont assumé la relève de leur père après sa mort en 1942.  Jean-Charles, l’aîné qui a maintenant 82 ans, assume la présidence de l’entreprise, et René, de deux ans son cadet, porte le titre de vice-président.  Mais leur complicité amusante indique clairement que ces titres n’existent que pour satisfaire la paperasserie gouvernementale.

La popularité grandissante du commerce incita Guisolphe à agrandir son magasin dès 1923.  Deux plus tard, il était élu maire de Sainte-Anne-de-Bellevue pour un premier mandat de deux ans, et réélu en 1927.

Le magasin n’a pas connu que des périodes heureuses. De 1930 à 1939, il a fallu se serrer la ceinture pour ne pas connaître le sort des concurrents obligés de fermer à cause d’une réduction trop importante de leurs activités commerciales.

En outre, la grande surface du magasin a longtemps incité les jaloux à médire sur l’administration de l’entreprise, l’accusant d’offrir des conditions de travail insatisfaisantes. C’est sans doute la raison qui explique que Napoléon Martin y a travaillé pendant 63 ans avant de prendre sa retraite…

L’architecture

D’abord installé au square Chaboillez, puis dans un édifice appartenant à un dénommé Besner, situé un peu plus à l’ouest que le bâtiment actuel, le magasin général D’Aoust tient façade rue Sainte-Anne, jadis l’unique voie qui reliait Montréal à l’extrémité ouest de l’île, à l’angle nord-ouest de la rue Saint-Pierre. Il se trouve donc dans le plus vieux quartier de Sainte-Anne-de-Bellevue.

Le magasin épouse la forme d’un parallélogramme de 100 pieds de côté, mais lors de sa construction, en 1907, la façade ne mesurait que 75 pieds environ.

Ce serait Guisolphe D’Aoust lui-même qui aurait dessiné les plans du premier magasin, avec l’aide, dit-on de l’architecte Dalbé Viau, un concitoyen de Sainte-Anne-de-Bellevue.  Guisolphe inaugura le magasin à l’automne de 1907.

La façade d’origine différait beaucoup de la façade actuelle. Au rez-de-chaussée, la porte principale donnait directement sur la rue et était encadrée de trois grands vitrines séparées par des meneaux en pierre de chaque côté.  Un bandeau ornemental en bois, terminé par deux consoles ciselées, surmontait une rangée d’impostes placées au-dessus de la porte et des vitrines.

À l’étage doté d’un parement de brique, on retrouvait cinq fenêtres équidistantes, ornementées d’un seuil saillant en pierre de taille et d’un encadrement formé de briques protubérantes.  Une corniche ornementale en métal (elle a été conservée au sommet du mur est et la plus vieille partie du mur nord) surmontée d’un parapet à créneaux peu élevé, couronnait la façade.  Cette corniche est très intéressante : on y aperçoit une architrave à boulets insérés dans un carré, une frise à panneaux ornementaux répétitifs séparés par des consoles sculptées, et la corniche peu proéminente appuyée sur ces consoles.  À chaque coin, ce parapet était exhaussé, et à l’angle sud-est de l’édifice, le pinacle de l’encoignure était surmonté d’un mât.

Le côté est à parement de brique n’a subi aucune modification hormis l’enlèvement du parapet. Largement dominé par les pleins, ce mur comporte trois ouvertures équidistantes à chaque niveau, soit un œil-de-bœuf encadré de briques rayonnantes au rez-de-chaussée, surmonté dans chaque travée d’une fenêtre rectangulaire à encadrement formé de briques, protubérantes, comme jadis en façade.

La partie la plus ancienne de la face arrière a subi d’importantes transformations au rez-de-chaussée.  L’appareillage de la brique permet d’affirmer que ce mur comportait jadis quatre œils-de-bœuf encadrant trois portes, équidistants les uns des autres.  Depuis, l’œil-de-bœuf le plus à l’est a été muré, tout comme la porte du centre.  Quant à la porte la plus à l’est, elle a été remplacée par une grande fenêtre. À l’étage, on retrouvait, et on retrouve toujours, une fenêtre dans les travées des portes, mais contrairement aux faces sud et est, l’encadrement de brique n’est pas protubérant.

La rallonge de 1923

Comme on l’a dit tantôt, la popularité du magasin a incité Guisolphe à procéder à un agrandissement.  L’architecture du projet fut confiée à René Charbonneau, qui en profita pour redresser et moderniser la façade en préconisant un style populaire pour les édifices commerciaux.  La construction de la rallonge du côté ouest permit d’augmenter la capacité de 50pourcent, rallonge que l’on peut facilement distinguer en examinant l’appareillage de la brique à l’étage.

Au rez-de-chaussée, l’entrée principale fut d’abord déplacée un peu vers l’ouest, afin de respecter la symétrie dont le centre était déplacé avec l’addition de la rallonge.  L’ensemble était désormais partagé en trois modules nettement identifiés.  Une petite et une grande vitrine se trouvent de chaque côté de la porte installée dans un enfoncement.  Les impostes d’antan ont été remplacées par des panneaux de verre, et le bandeau ornemental a été remplacé par un bandeau uni.

La modulation et la symétrie sont encore plus évidentes à l’étage.  Après avoir fait disparaître une fenêtre de la façade d’origine, l’architecte reprit le même module de deux fenêtres dans la rallonge.  Chaque fenêtre est surmontée d’un arc surbaissé formé de briques rayonnantes avec clé de voûte et pierres d’appui en pierre de taille.  Le seuil protubérant est également en pierre de taille.

Trois bas-reliefs en pierre de taille et des briques disposées en carreaux et boutisses forment un bandeau ornemental à la partie supérieure de chaque module, couronné d’un parapet en brique et en pierre de taille.

À l’arrière la rallonge se démarque nettement de la partie la plus ancienne.  D’abord, les pleins entre les ouvertures sont arythmiques par rapport à la partie est.  On y trouve un œil-de-bœuf et une porte au rez-de-chaussée et deux fenêtres à l’étage, hors alignement par rapport aux ouvertures du rez-de-chaussée. La décoration de la frise a été réalisée à l’aide de briques protubérantes. Enfin, la corniche du bâtiment d’origine.  En revanche, l’utilisation de l’œil-de-bœuf et de la brique beige pour l’encadrement des ouvertures assure une certaine continuité dans l’architecture.

L’intérieur

Mais c’est à l’intérieur que cet immeuble est le plus charmant puisqu’on y a conservé l’aménagement d’antan.  À cause de la dénivellation de cinq pieds du terrain de la rue Saint-Thomas à la rue Sainte-Anne, l’édifice comporte quatre niveaux à l’intérieur.  Le rez-de-chaussée, à l’avant du magasin, aboutit à un sous-sol et à une mezzanine à l’arrière.  Quant à l’étage, il occupe toute la grandeur de l’immeuble sans aucune interruption.

Les atouts les plus remarquables sont évidemment les boiseries, les rampes d’escalier, les plafonds recouverts de métal repoussé aux motifs ornementaux fort variés et le système Lamson de convoyeur à monnaie.

Ce système, dont il ne resterait que trois exemplaires au Canada (les deux autres se trouvant à Owen Sound et à Belleville, en Ontario), représentait le dernier cri du modernisme lorsqu’il fut installé en 1924; alors que le précédent, aussi de marque Lamson, reposait essentiellement sur la gravité et un ressort pur le déplacement des coffrets à monnaie, le système de 1924 comportait un jeu de poulies et de câbles mus par un moteur électrique.  Ce système relie les différents rayons à une caisse enregistreuse centrale.  Lorsqu’elle effectue une vente, la vendeuse place la facture, l’argent ou la carte de crédit dans un petit coffret métallique qu’elle accroche au câble, et celui-ci achemine la boîte à la caisse centrale.  La caissière fait le compte, et retourne la monnaie à la vendeuse de la même façon.

Les colonnes sont en acier recouvert de plâtre. L’emplacement du mur ouest d’origine est facile à retracer grâce à la grosseur des colonnes. Un seul changement structural a dû être apporté à l’étage, en périphérie du puits de lumière. Lors de la tempête de mars 1971, le poids de la neige avait causé une flèche (ou déflexion) de 11 pouces dans certaines poutres du toit, renforcées par l’addition de colonnes de dix pouces.

Un « vrai » magasin général

Encore aujourd’hui, le magasin de la société G. D’Aoust & Cie., est un magasin général au sens rural du mot puisqu’on y trouve absolument de tout sauf la nourriture (abandonnée il y a 25 ans), du tissu à la verge aux meubles, en passant par la mercerie, les chaussures, les cadeaux, la quincaillerie, les jouets, les appareils électroniques, et même les peintures de René, diplômé des Beaux-Arts en 1936!  « Notre devise, dit René, c’est Chez D’Aoust, on trouve de tout! »

La popularité du magasin et la fidélité de sa clientèle sont telles que la famille n’a jamais senti le besoin de produire un catalogue ou de miser sur la publicité, à de rares exceptions près. La renommée du magasin D’Aoust ne se limite plus aux frontières du Canada.  Lorsque les producteurs du film biographique Au nom de tous les miens, de Martin Gray, cherchèrent un endroit où filmer des images rappelant un vieux magasin new-yorkais du tournant du siècle, ils optèrent pour le magasin général D’Aoust.

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